23/02/2017

Une Passion Hors Du Temps




 -  Bonjour Monsieur Bob, je suis Karen, vous m’avez demandé de venir…

-  Ah oui, ma petite Karen ! Installez-vous je vous en prie, j’arrive dans une seconde... Mais dites donc, vous n’êtes pas Karen, c’est pas avec vous que j’ai eu le rendez-vous la dernière fois, vous vous foutez d’ma gueule ?!?!

-   Ah non, la dernière fois vous avez eu l’autre Karen. Moi c’est Karen Marie Moning. Je vous ai envoyé mon manuscrit pour votre future gamme « hot fantasy » pour ces dames.

-  Ah, je vois… Enfin si vous vous amusez à toutes avoir le même prénom aussi… Parce que bon, mes lectrices s’impatientent,  et j’ai fini de lire votre bouquin, Une Passion Hors du Temps… Votre collègue m’annonçait de la sensualité qui traîne en longueur, mais on peut dire qu’avec vous j’ai été surpris !  Première page du premier chapitre, BAM, vous me mettez en scène une jeune américaine de 25 ans qui annonce qu’elle veut perdre sa virginité avec le premier venu pendant son voyage en Ecosse. C’est un concept ça, le voyage de dépucelage ?

-  Ah bah, c’est un peu le fil rouge du bouquin, la virginité. Pour moi, c’est super important, et je m’arrange pour que la lectrice ne l’oublie jamais. D’ailleurs je fais une thérapie à ce sujet. Toutes les trois pages en moyenne, PAF, une référence au fait que l’héroïne est vierge, ou qu’elle veut offrir sa virginité, ou qu’elle s’est abandonnée au beau Highlander etc. C’est l’écosse, mais on n’est pas là pour compter les moutons vous voyez.

-  Et donc elle vit à Santa Fe, et elle fait un voyage en bus en écosse pour trouver un homme… Dites donc, elle est un peu tordue votre minette là, mes lectrices vont jamais mordre à l’hameçon, il leur faut de l’esprit tout de même…

-  Ah mais c’est une intello ! Comme ça toutes les lectrices complexées peuvent s’y reconnaître : je dis bien que c’est une physicienne de génie, qui aurait pu découvrir l’arme la plus puissante du monde, mais a renoncé à sa découverte. J’ai même mis des citations d’Einstein et de Stephen Hawkins pour que ça fasse plus vrai !

-  Oui enfin par contre vous n'avez pas décrit le bousin parce que vous saviez que ça serait pas crédible… C’est un peu gros, on sent que vous balancez ça mais que vous ne savez pas quoi en faire et que vous n’y connaissez rien en physique quantique. Et puis en même temps, vous alternez avec les moments où c’est une nunuche championne, et ça me chiffonne. Son sac à main tombe dans une crevasse, bon, admettons. Elle se dit « oulala, y a toutes mes affaires dedans, faut que je le récupère ». Moi à la lecture je me suis dit « oui évidemment, y a son passeport, sa carte bleue, etc.»… Et là, l’héroïne nous dit que dans son sac y a sa brosse à dents, des culottes et du fil dentaire, et qu’elle ne peut pas vivre sans ça… Vous vous foutez un peu de notre gueule quand même.

-  Oui mais j’ai quand même mis des voyages dans le temps ! Elle tombe sur un highlander plongé dans un sommeil magique depuis 500 ans, ils s’apprivoisent à base de scènes sensuelles, finissent par coucher ensemble, et hop, par accident elle retourne dans le passé pour le sauver de son sommeil magique.

-  Ah, c’est vrai, ça m’a plu ça. Mais le voyage temporel, excusez-moi ma p’tite Karen, ça n’a pas l’air d’être votre fort. C’est bourré de paradoxes votre affaire d’univers ramifiés, et on voit bien que vous ne maîtrisez pas le sujet. Vous feriez mieux de laisser ça à vos confrères de notre collection « Hard Science ». Ils ont une machine dernier cri pour triturer les manuscrits et tester les paradoxes temporels, faudra qu’on leur file votre bouquin pour voir comment corriger ça. Bon, là la machine est tombée en rade suite au visionnage de X-men Days of Future Past… Mais ça devrait être réparé dans la semaine.

-  Bon, peut-être, mais vous voyez bien le mécanisme ? La lectrice s’identifie beaucoup plus à  une jeune fille qui vient des années 2000 et qui est projetée au 16e siècle pour sauver le highlander qu’elle aime, et auquel elle a offert sa virginité.

-  Bon, et puis vous me parlez de « scènes sensuelles ». Et sur ce coup-là je dois saluer votre audace. Vous êtes vulgaire ma p’tite Karen, et moi j’aime ça. Vous parlez de verge et de cyprine, et c’est trop rare pour ne pas être apprécié dans notre milieu. Mais vous maniez le sexe vulgaire comme un politicien manie les mots : on ne sait jamais ou vous voulez en venir, et au final on comprend que vous n’avez aucune vision concrète de la chose.

-  Oh mais mes lectrices non plus ! J’écris pour les vierges qui fantasment ! Comme ça, je peux écrire n’importe quoi, ça passe. C’est bien pour ça que la question de la virginité est omniprésente.

-   Mais ça les fait tant fantasmer que ça, la perte de la virginité ? Nan parce que là c’est un peu ad nauseam quand même…

-  Ah bah j’écris dans le genre puritain hein. Après le sexe, c’est tout de suite mariage et enfants. D’ailleurs juste après avoir couché, elle tombe enceinte et il l’épouse par un sort druidique magique.

-  Ah oui, c’est vrai qu’en plus, le Roméo est un druide surpuissant… Ca commence à faire beaucoup quand même.  Vous avez aussi le chic pour nous sortir des situations complètement tirées par les cheveux pour créer du quiproquo. Le voyage dans le temps de l’héroïne, qui doit donc séduire à nouveau le highlander qu’elle avait déjà séduit dans le futur et qui ne la connait pas encore, l’apparition d’un frère jumeau, à qui elle roule une galoche au premier regard, avant de réaliser que ça n’est pas le bon mâle… Je me demande si ça ne va pas être un peu gros, même pour nos lectrices.  Bon, mais tout ça est rattrapé par vos scènes de sexe vulgaire.  Mais il faut lisser un peu tout ça, parce que quand vous dites – vous pardonnerez mes approximations de traduction – « Lorsqu’il aplatit brutalement ses mains sur ses seins, ses cuisses s’ouvrirent si naturellement qu’elle se demanda pourquoi elle n’avait pas un écriteau "APPUYEZ ICI POUR DU SEXE" dessus », vous brisez quand même l’immersion. Difficile d’enchainer sur une pénétration convaincante après ça…

-  Oui, bon c’était une touche d’humour.

-  Alors que quand vous dites : « L’imaginer nu sous son plaid  […] lui asséchait immédiatement la bouche dès qu’elle le regardait. Probablement parce que toute l’humidité de son corps allait à un autre endroit », là ça fonctionne. On est vulgaire, on reste dans un ton pornographique qui s’intègrera bien à la scène suivante, qui monte en puissance vulgos.

-  Oh bah vous savez, la vulgarité c’est un coup de main à prendre hein.

-  Oui d’ailleurs faites attention à la cohérence des styles aussi. Vous nous faites des métaphores médiévales sensuelles, à base de « chaudron de luxure » ou de « langue de velours », et tout de suite après vous enchainez sur un bon vieux « sa bite était dure comme de la pierre ». C’est un peu rude pour la lectrice tout de même… Enfin sans mauvais jeu de mot bien sûr. Vous ne seriez pas un peu bipolaire Karen ?

-  Arf, des fois je m’emporte un peu… Vous avez apprécié aussi, le string chaton ? Vous savez, celui que l’héroïne a emmené avec elle depuis les États-Unis, en se promettant que le jour où elle perdrait sa virginité, elle porterait ce string rouge avec des chatons en velours noir dessus ?

-  Ah oui j’ai adoré ça. D’ailleurs je pense acheter le même pour ma femme.  Par contre méfiez-vous, parce que des fois on frôle le malaise moral tout de même. Quand l’héroïne, au 16e siècle, tente de convaincre le highlander du passé qu’elle ne raconte pas des bobards, elle lui raconte leurs aventures… Que lui n’a pas encore vécues donc. À ce moment, y a le père du garçon et la cuisinière qui écoutent aux portes. Et alors que Gwen commence à décrire leur nuit chaude de baise endiablée, et que le highlander lui demande de décrire tout plus précisément en se masturbant pendant qu’il l’écoute… bah le papa et la cuisinière restent écouter. C’est un peu limite non ?

-  Ah vous trouvez ? Moi je pensais que c’était léger.

-  Bon, écoutez, on va réfléchir ensemble à une suite. Non parce que vous amorcez quand même une belle ouverture, et je pense qu’on peut en faire une série à succès si on multiplie les tomes, les situations absurdes, les jeunes femmes en fleur et les hommes virils. N’oubliez pas Karen, votre point fort, c’est votre VUL-GA-RI-TE. Allez, on se recontacte bientôt, mais là je vais faire une pause dans vos ouvrages. C’est éprouvant tout de même comme lecture.

-  Merci monsieur Bob, à bientôt !

21/02/2017

American Horror Story, Preacher, Constantine

Salut les binge-watchers ! Aujourd'hui, un rapide retour sur trois séries américaines ayant des gènes en commun. Au cas où vous auriez encore bien trop de temps libre.

Commençons par la dernière que j'ai regardée, American Horror Story (Saison 1).


Des fois, on a envie de se faire plaisir alors on se prépare un bon p'tit plat. Et puis on y met tout ce qu'on aime. On y colle, disons, du parmesan. Et des aulx. Et des carottes. Et de la morue. Et, comme on est à donf, ça commence à déraper, avec l'ajout de fraises sur la morue, de chocolat... On fait revenir 6 oignons dans un litre de jus d'orange.
Et là, ça devient comme une boîte de chocolats : arrivé à la moitié on a déjà envie de gerber.

American Horror Story, ça commence bien : une maison hantée, une petite famille qui s'installe. La famille a des squelettes dans ses placards et, ça tombe bien, la maison a des meutres dans ses greniers.
C'est pas mal, mais va falloir tenir 13 épisodes, là. Bon, en fait, 12 suffiront. Alors on bourre. Des tonnes d'assassinats dans la maison, les fantômes qui reviennent hanter les habitants... Et puis on en fait trop... Et la croyance se casse la gueule. Les personnages sont en carton, les histoires creuses. A force de vouloir coller tout ce que passe par la tête des auteurs, on finit avec un gloubiboulga remplit jusqu'à la glotte de tous les clichés du film d'horreur. Tout. Y. Passe.
Et tout lasse.
C'est sans même évoquer les clin d'oeils lourdingue (le plus gros : le serial killer adolescent s'appelle Tate, comme la victime de Manson).
Bref, on peut facilement passer son chemin, sauf si on as une suspension of disbelief en béton armé. Le MJ de jeu d'horreur pensera à réutiliser certaines des idées noyées dans tout ça pour ses scénarios, mais sans tous les coller dans le même.

HellBlazer, c'est un comic que j'ai vraiment adoré. Publié chez DC Vertigo pour une durée de 300 épisodes, le "street mage" britannique né dans Swamp Thing a acquis une profondeur que peu de personnages de comics peuvent prétendre posséder. Bon, il y a bien eu une tentative dans les New 52 mais je n'ai pas accroché.

John Constantine est un escroc dans un domaine très particulier : la magie et le commerce avec les démons. Il a tendance à se retrouver dans des emmerdes plus gros que lui mais parvient à les résoudre avec une filouterie et un ricanement. Souvent, sa réputation le précède et c'est parfois la base qu'il va exploiter pour faire sa pirouette. Dans l'affaire, ses amis ont tendance à mourir où a se retrouver en Enfer... Ce sont des démons qui le hantent bien plus douloureusement que NgaaZbleblub du trente-douzième cercle...

Et puis, d'un coup, une version série télé. La série n'a pas été reconduite à une saison 2 faute d'audimat. J'aurais dû me méfier. Au final, j'ai regardé quand même.
C'est... Imparfait, c'est sûr. L'histoire générale est, là aussi, vue et revue. On nous annonce un grand chambardement avec l'aide d'un personnage qui hante le héros et essaie de faire des infodump cryptiques de temps à autres. Bof.
De même, les personnages autres que John Constantine sont peu intéressants et ultra-clichés.

Mais il y a des qualités, à cette série. Déjà, l'acteur a parfaitement compris le personnage. Il ressemble physiquement à, disons, les représentations courantes dans le comic (contrairement à Keanu Reevers, qui était brun et américain). Surtout, le langage, l'attitude et le style du personnage : John Constantine prend vie devant vous.
Les histoires sont assez sympa aussi, simple mais très regardables et John les résoud à sa manière bien à lui, moitié bullshit, moitié magie bricolée. Des fois, un artefact bizzaroïde vient se joindre au truc.

Le MJ de jdr d'horreur ou d'Unknown Armies aura à coeur de repomper certains des antagonistes ou des effets visuels pour leurs parties.

Un autre jour, une autre adaptation de DC Vertigo (j'attends avec impatience 100 Bullets ou Scalped, tiens).
Preacher aussi, c'est une grande série, avec des personnages marquants, over the top, vulgaires et violents. Le personnage principal, qui a eu une enfance très très difficile, est devenu prêtre d'une petite paroisse. Une expérience angélique, ultra puissante, parvient à s'enfuir et à s'incarner en lui. Mais c'est le pasteur qui garde le contrôle.
Bien sûr, tout un tas de factions veulent récupérer la bébête pour leurs propres raisons, souvent dégueulasses et Preacher va, à tous, leur botter les noix avant de leur faire un doigt. Il sera aidé dans cette tâche par sa copine Tulip et son pote Cassidy, un vampire irlandais hilarant.

Arrive la série télé. Pour limiter les coûts et la complexité, l'action n'est plus un road trip mais se concentre sur la paroisse. Avec ses pouvoirs de persuasions et son pote Cassidy, Preacher va calmer tous les connards de son patelin.
Ce n'est pas si mal, franchement. Pas aussi excellent que la BD qui partait dans des délires particulièrement réjouissants mais ces dernier n'auraient pas pu passer dans la série.
Le personnage de Preacher - note : son nom, c'est Jesse Custer - est semblable à celui de la série. Le mec dur et classe qui se laisse pas marcher sur les pieds et sait se battre. Bref, un fantasme adolescent. Cependant, il se fait voler la vedette (un peu comme dans la BD, d'ailleurs) par son pote, Cassidy. Le vampire insolent, drôle et qui se marre, avec son accent irlandais à couper à la tronçonneuse est vraiment celui qui crève l'écran. J'oublais l'ordure d'Odin Quincannon, toujours aussi odieux. Par contre, le personnage de Tulip a été révisé en profondeur et est assez moyen à l'arrivé quand on on compare à la BD.

Malgré cela, si on regarde, c'est à cause des personnages, qui sont plaisants, tout en restant très "lights" par rapport à la BD. L'histoire est sympathique mais n'arrive pas à tenir en haleine : on a comme une suite de péripéties qui seront rapidement résolues pour passer aux suivantes. Un grand soin est apporté aux envoyés du Paradis mais, là aussi, c'est finalement mou et n'avance pas...

Au final, si c'est plaisant à regarder, ça n'arrive pas au niveau de la BD.

En conclusion, ces trois séries se regardent mais ne sont pas incroyables. A regarder si vous avez trop de temps libre ou si vous voulez des personnages et des ficelles simples à réemployer pour vos parties de JDR.

20/02/2017

The Klarkash-Ton Cycle

Ce recueil de douze nouvelles tente de regrouper les histoires de C.A. Smith en rapport avec le « mythe de Cthulhu ». Robert M. Price, jamais à court d’un bon mot, a baptisé ce recoin cosmogonique le « Smythos »[1].

En pratique, l’exercice qui consiste à prendre un tamis et à s’en servir pour isoler des cthulhus ne tarde pas à s’avérer futile. À la possible exception de Zothique et encore, l’ensemble de l’œuvre de C.A. Smith a été absorbée depuis longtemps dans cette grosse chose amorphe qui s’appelle « le mythe de Cthulhu », et un autre anthologiste aurait sans doute fait une sélection différente.

Les histoires elles-mêmes se lisent bien, mais j’avoue que je leur préfère souvent les notes, qui les remettent dans leur contexte et citent abondamment la correspondance entre Smith et Lovecraft.

The Ghoul est un pastiche des Mille et une nuits, où un cadi juge un jeune homme qui vient de se rendre coupable de sept meurtres sans raison apparente. Le récit lui-même est plaisant, mais son arrière-cuisine éditoriale est encore plus drôle : Smith envoie sa nouvelle à Lovecraft en lui demandant si, par hasard, il ne pourrait pas trouver sa suite dans le Necronomicon. Lovecraft répond que oui, il y a bien une suite, mais une main hostile et inconnue ayant mutilé les deux exemplaires du Necronomicon d’Arkham et d’Harvard, il va se renseigner à Paris… Et quelques lettres plus tard, il annonce à Smith que le conservateur parisien est devenu fou en lisant le passage[2].

A Rendering from the Arabic nous parle d’un traducteur engagé par un érudit pour traduire quelques passages du Necronomicon. Aussi plaisante que prévisible, elle ouvre la série des curiosités littéraires de cette anthologie. En effet, il s’agit d’une première version d’un classique de Smith, Return of the Sorcerer… avec sa fin originale, alors que la version publiée a été adoucie à la demande de Farnsworth Wright, le rédac-chef de Weird Tales.

The Hunters from Beyond est une bonne histoire où il est question de sculpture, d’horreur et de ce qui arrive aux modèles qui ont l’imprudence de tomber amoureuses d’un artiste fasciné par le macabre. Il n’y a pas grand-chose à en dire, non qu’elle soit mauvaise, mais il lui manque la petite touche d’ironie et de légèreté qui rend Smith si plaisant à lire.

The Vaults of Abomi est une histoire de SF martienne telles qu’on les concevait à l’époque, avec des canaux, des Martiens décadents et des explorateurs terriens. Influencée par Les montagnes hallucinées, c’est une variation sur le thème de l’expédition archéologique qui s’aventure dans des ruines mal famées. Bizarrement, elle se lit comme le script d’Alien cinquante ans avant Alien, y compris un monstre qui ressemble bougrement à un facehugger. Les amateurs d’histoire éditoriale noteront que c’est la version longue de The Vaults of Yoh-Vombis, avant les remaniements imposés par Farnsworth Wright (qui, d’après Smith, a coupé tous les passages d’ambiance).

The Nameless Offspring est une histoire britannique et contemporaine (de l’auteur), dont le héros fait un tour de Grande-Bretagne à moto… et s’arrête là où il ne fallait pas s’arrêter, la nuit où il ne fallait pas s’y arrêter. La tension monte lentement mais sûrement, les stéréotypes gothiques s’empilent jusqu’à une horreur finale un tantinet prévisible. L’ensemble se lit bien. C’est d’ailleurs le cas de toutes les histoires de C.A. Smith. Il savait construire ses récits, et comparé aux chimpanzés analphabètes qui encombraient les colonnes de Weird Tales, c’était un styliste de premier plan.

Ubbo-Saltha est l’une des histoires de Smith les mieux connues des francophones, car elle figurait dans Légendes du mythe de Cthulhu, l’une des anthologies qui a le plus fait pour faire connaître Lovecraft dans les années 70-80. Et donc, Paul Tregardis achète un cristal, regarde dedans, et n’a pas trop le temps de le regretter…

The Werewolf of Averoigne se passe en l’an 1369, lorsqu’avec une comète vint la Bête… Là encore, c’est une première version d’une histoire parue dans Weird Tales après avoir été tronçonnée pour être mise au goût de Farnsworth Wright qui n’aimait ni les longueurs, ni les histoires trop effrayantes[3]. J’aime bien l’Averoigne, mais cette première incarnation a beau avoir été « inspirée par les muses plutôt que par Mammon » selon Robert M. Price, elle tombe un peu à plat. Des moines, un monstre, un chasseur de monstres nommé Luc le Chaudronnier, et une énigme qui se perce très vite…

The Eidolon of the Blind est une seconde histoire martienne, mettant en scène un trio d’explorateurs durs à cuire qui se réfugient dans une caverne lorsqu’une tempête de sable les rattrape. Elle m’a donné envie de lire The Dweller in the Gulf, qui sera sa version publiée. Wright l’ayant rejetée comme « trop effrayante » et pas assez explicative, elle fut publiée par Hugo Gernsbak avec des remaniements commis « par un garçon de bureau à moitié illettré », selon Smith, qui n’avait pas été consulté. La vie d’écrivain de pulp était dure aux artistes…

• Troisième histoire martienne, Vulthoom nous raconte les aventures d’un pilote de vaisseau spatial et d’un écrivain qui tentent de se sortir de la dèche et de rentrer au pays… Elle est beaucoup plus proche de Sept pas vers Satan que de quoi que ce soit de cthulhien, à ceci près que le « Satan » local a les caractéristiques d’un Grand Ancien. Smith lui-même n’aimait guère cette incursion sur le territoire d’Abraham Merrit, mais bon, un récit avec des aventuriers héroïques, ça ne fait pas de mal de temps en temps.

The Treader of the Dust est un autre classique smithien, mettant cette fois en scène Quattchil Uttaus, l’un des rares Grands Anciens dont j’estropie à peu près systématiquement le nom. Courte et plaisante, j’en veux d’autres comme ça.

• Enfin, The Infernal Star est une bizarrerie : le premier volet, jamais publié, de ce qui devait être une trilogie pour Weird Tales. La suite n’a jamais été écrite. C’est dommage, il y avait du potentiel. Et donc, un paisible bibliophile, plus intéressé par Jane Austen que par les grimoire malsains, entre par hasard en possession d’une amulette qui sert de porte vers la planète d’où vient toute la magie noire de tous les mondes. Il s’y retrouve projeté et… ça s’arrête là, avant qu’il n’ait eu le temps de vivre les aventures pleines de démons et de magiciennes qu’un tel pitch laissait attendre.

Le bilan est plutôt bon : ce recueil contient plusieurs curiosités littéraires et quelques textes que j’ai été content de lire en version originale – à la fois en anglais et tels qu’ils avaient été pensés à l’origine. Reste qu’il s’agit d’un produit pour érudits plus que pour des lecteurs ordinaires.

(Anthologie publiée par Chaosium, CHA6046, 212 pages, environ 15 euros.)



[1] Quant au « Klarkash-Ton » du titre, c’est le surnom que Lovecraft donnait à son correspondant californien.
[2] Qu’on ne vienne pas me dire que L’Appel de Cthulhu, le jeu de rôle, ne respecte pas les intentions de l’auteur !
[3] Dans l’ensemble le ton, employé par Smith pour parler de Wright me fait penser à une interview de John Carpenter, disant que sans ces abrutis de distributeurs, il aurait pu réaliser des films d’horreur vraiment effrayants.

19/02/2017

The Last Kingdom


L'année 872. Uhtred de Bebbanburg est un enfant saxon bien comme il faut. Les siens ont conquis l'Angleterre, installé des églises partout et fondé des cités boueuses. Son père est un seigneur, Uhtred a plutôt de la chance jusque là. Manque de bol, des païens danois déboulent et décident de faire vivre aux Saxons ce que ces derniers ont fait vivre aux Angles en leur temps : du pillage de bon aloi. Le père d'Uhtred meurt, son frère usurpe le titre et les Danois embarquent le gamin pour en faire un esclave. Et Uhtred est donc élevé à la danoise, dans un étrange syndrome de Stockholm. Le temps passe, et son père adoptif (Ragnar) est a son tour assassiné par des mauvaises gens. Uhtred se retrouve alors le cul entre plusieurs chaises. Les Danois pensent qu'il s'est révolté. Les Saxons n'aiment pas les types aux cheveux longs qui prétendent révérer Thor. Il veut venger la mort de son père adoptif, retrouver son titre original de seigneur de Bebbanburg, mais une bonne grosse invasion danoise se prépare, alors il va devoir choisir un camp.

La première saison fait 8 épisodes d'une heure et est en fait l'adaptation des deux premiers livres de la série de Bernard Cornwell, dont l'un des ancêtres s'appelait véritablement Uhtred et a vraiment été seigneur de Bebbanburg. Et c'est une excellente série, avec son lot de batailles, de trahison et de romance. Car Uhtred n'en fait souvent qu'à sa tête et ne fait pas d'effort pour se faire accepter par les Saxons. Et quand il daigne faire un geste, il se fait généralement arnaquer par les seigneurs de Wessex, qui sont des magouilleurs de première.

Les Danois sont superbement campés et font des adversaires d'une grande intensité. Les Saxons offrent une véritable brochette de personnages bien intéressant entre le roi faussement faible, le vieux seigneur dépassé par la nouvelle génération, le roi légitime mais incapable, le vieux soldat qui sera évitablement l'éternel bon copain du héros... Et les femmes sont également des personnages forts (et Uhtred, en bon païen, n'est pas du genre monogame).

Bref, c'est une chouette saga historique. Sans doute pas assez respectueuse de la matière initiale pour les puristes, mais très agréable à suivre quand on n'est pas calé en culture anglo-saxono-danoise. Et c'est un très chouette décor pour les rôlistes. Ça fait évidemment penser à Pendragon (même si c'est plus tardif), mais j'ai souvent penser à Saga of the Icelanders (qui se déroule plus en l'an mil, mais c'est du pareil au même pour un ignare comme moi). Pire, la lutte entre Chrétiens et Païens m'a donné envie de relire Ars Magica.

Une saison 2 devrait arriver en 2017. J'ai bien hâte de suivre la vie d'Uhtred l'Impie car c'est véritablement un PJ : il fout le feu aux drakkars, se bat en duel, dirige une armée...

17/02/2017

Doors to Darkness





Chaosium a eu l’excellente idée de créer un recueil de scénarios d’initiation pour accompagner les règles de la 7e édition. Excellente idée… suivie d’une exécution laborieuse : Doors to Darkness a connu un premier tirage, a été diffusée dans une ou deux conventions américaines en 2015, puis a été pilonné, remaquetté et réimprimé sous sa forme actuelle[1].

Nous avons donc entre les mains un livre cartonné de 144 pages, couleur et papier glacé. C’est beau, mais un peu fragile. Le papier se froisse dès qu’on le regarde méchamment et la reliure craque si on la manipule autrement qu’avec une infinie prudence. C’est aussi très coloré, avec des fonds de pages, des illustrations couleur, etc. Comparé aux très ternes produits Chaosium pré-7e édition, le résultat est presque psychédélique. Je préfère quelque chose d’un peu plus sobre, personnellement, mais bon, les goûts et les couleurs…

Le livre s’ouvre sur Sharing Nightmares, un article très dense de Kevin A. Ross, l’un des meilleurs auteurs qui aient œuvré pour L’Appel de Cthulhu. Fort d’une longue expérience, il y réfléchit sur le jeu, les diverses manières d’y jouer, ses principaux thèmes, la construction de scénarios, etc. Cela donne l’impression très plaisante d’écouter une conférence par quelqu’un qui connaît parfaitement son sujet, et franchement, ces quelques pages auraient dû être incluses dans les règles, elles y avaient plus leur place que dans ce recueil.

Après quoi, on enchaîne sur cinq scénarios. Commençons tout de suite par invoquer la règle selon laquelle « la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a ». Ces cinq récits font tous une quinzaine de pages, c’est bien mais cela ne permet pas de créer des histoires très complexes – et ce n’est pas le propos.

En effet, ce sont des scénarios d’initiation, et c’est d’abord à cette aune qu’il faut les jauger. Conçus pour être joués en une ou deux séances, ils prennent un Gardien des arcanes débutant par la main et lui expliquent ce qu’il doit faire. Tous détaillent les jets de dés à faire et comportent des encadrés « Options » qui introduisent des éléments d’intrigue, des scènes supplémentaires, ou tout simplement des conseils si les joueurs sortent des rails. À mon sens, il reste des efforts à faire, notamment sur les conseils d’interprétation des personnages non-joueurs, mais le résultat est déjà honorable.

Enfin, il faut les évaluer comme scénarios, sur l’histoire qu’ils racontent. Ce critère est toujours très subjectif, mais voici mes notes, pour ce qu’elles valent.

• The Darkness Beneath the Hill, de Christopher Smith Adair, m’a fait sourire, car j’ai écrit un scénario intitulé Ténèbres au cœur de la montagne qui raconte exactement la même histoire[2]. Pour le coup, pas besoin d’imaginer un complot des Chinois du FBI et des services secrets russes : quand j’ai écrit Ténèbres, je voulais réaliser une variation sur un thème éprouvé. Pour en revenir au sujet, The Darkness Beneath the Hill se passe sous Providence et ouvre le livret sur une note qui fait un peu peur : une grande carte à explorer, peuplée de rencontres hostiles. Il est sauvé par le fait que les investigateurs ne sont pas équipés pour gérer lesdites rencontres, et qu’elles seront donc plus génératrices de stress que de violence. Cela dit, il n’est quand même pas impérissable.

• Genuis Loci de Brian Courtemanche, est une histoire d’asile qui utilise un gambit d’ouverture qui a beaucoup servi depuis trente ans : l’un de vos amis a été interné et vous appelle au secours. Est-il fou, ou est-ce que quelque cloche à l’asile où il croupit ? À votre avis ? Sans être génial, ce scénario a un petit quelque chose, une ambiance, de bonnes idées… Bon, les aides de jeu allument de gros panneaux lumineux portant « ceci est l’explication, bougres d’idiots » en caractères de trois mètres de haut. D’un autre côté, quand on a affaire à des joueurs débutants, les panneaux lumineux, ça sert. Il a aussi le défaut de confronter les investigateurs à un « poids moyen » parmi les créatures du Mythe, et c’est peut-être un poil trop pour des débutants. D’un autre côté, ça peut représenter une leçon de prudence salutaire.

• Servants of the Lake, de Glynn Owen Barras, se déroule dans un motel perdu dans la cambrousse, où les investigateurs arrivent à la recherche d’un étudiant disparu. Il dispose d’un casting sympathique, d’un décor détaillé et est servi par un style un peu plus vivant que la moyenne. À la rubrique des « moins », il a un côté « piège mortel » assez prononcé, et la scène finale, certes impressionnante, a plus de chances de solder par une fuite éperdue que par une victoire des investigateurs. Par ailleurs, si vous avez un minimum de connaissances en littérature cthulhienne, son titre dit absolument tout ce qu’il y a à savoir dessus en une demi-seconde, ce qui simplifiera l’enquête.

• Ties that Bind, de Tom Lynch, viole d’emblée une règle cardinale : les monstres lovecraftiens ne doivent jamais être humanisés, sous aucun prétexte. Cela dit, les règles cardinales sont là pour être ignorées, et ce scénario s’avère plutôt amusant à lire. Il se situe théoriquement aux alentours d’Arkham, mais bizarrement, à la lecture, je me disais qu’il passerait très bien en Bretagne, et que d’ailleurs, il ferait plutôt un bon Maléfices ou quelque chose du même ordre. Ça, c’est le prix à payer quand on ignore les règles : on risque de démouler un truc au goût bizarre, qui ne ressemble pas tout à fait à la recette. Par ailleurs, et si un jour je le fais jouer, je couperai quelques monstres secondaires, parce qu’il y en a légèrement trop à mon goût.

• None More Black, de Brian M. Sammons, repose sur un autre postulat classique et déjà exploité plus d’une fois, celui du dealer qui vend des « drogues » pas normales, mais qui est intouchable parce que les chimistes n’arrivent pas identifier ce qui les rend toxiques. Sammons en fait quelque chose de mineur mais de tout à fait plaisant, avec de jolies scènes, des options amusantes, et un final dans un lieu flippant à souhait. Bref, à mon sens, c’est le plus réussi des cinq.

Il n’y a rien à dire sur l’habituel chapitre d’aides de jeu. Il est suivi d’une dizaine de personnages prétirés qui permettent de commencer à jouer tout de suite, puis de la bio des auteurs, accompagnées de photos immenses qui mangent un quart de page chacune. Autant je suis favorable à la mise en avant des auteurs, autant là, c’est presque embarrassant…

Que conclure de ce recueil ? Déjà, que son existence est une bonne nouvelle, parce qu’on ne pouvait pas décemment continuer à initier les jeunes générations en leur faisant visiter la maison Corbitt encore et encore. Ensuite, qu’il y a encore moyen de raconter des histoires sympathiques avec L’Appel de Cthulhu. À titre personnel, j’attribue la palme à None More Black, suivi de Servants of the Lake et de Ties That Bind, mais d’autres lecteurs auront sans doute un palmarès différent.



[1] D’ici quelques années, cette première version sera sans doute aussi recherchée que le Necronomicon.
[2] Dans Sous un ciel de sang.